On me dira : vous remettez en cause la possibilité de la lutte politique. Ne faites-vous pas, comme on l’a dit lors du débat français sur le communisme, le jeu des forces réactionnaires, de ceux qui souhaitent le [p.14] maintien du statu quo, la domination des forts sur les faibles ? Interroger l’espoir, c’est entrer de plain-pied dans ce champ de questionnement ; c’est accepter de poser d’une manière radicale la question de l’engagement et de la lutte politique. C’est aussi et surtout refuser que des considérations politiques viennent freiner le travail de la pensée. Penser l’espoir ne peut se faire que sur les ruines de la politique. […]

[p.15]Les prophètes de l’espoir ne visent pas à l’interroger, mais à le préserver. Notre démarche est inverse : il ne s’agit pas de le préserver, mais de l’interroger et de comprendre pourquoi tant de gens cherchent à le préserver. L’espoir, il est important de le répéter ici, est une tâche politique. Il a orienté, changé ou transformé radicalement la vie de plusieurs sociétés humaines, de millions d’individus. Pourquoi ne pourrait-on pas lever [p.16] le voile sur cet « effet » ? Qu’aujourd’hui l’espoir ait trouvé dans la politique, la révolution, sa condition d’acceptabilité, alors qu’auparavant il reposait sur une valeur transcendante, Dieu, justifie, à nos yeux, encore davantage notre entreprise. Les discours de l’espoir ont joué un rôle très important dans la constitution des différentes formes du vivre-ensemble. Pourquoi faudrait-il se limiter à célébrer la belle espérance ? Pour ce faire, une seule attitude face à l’espoir : celle que le sceptique Pyrrhon appelait adiaphoria, l’« indifférence radicale » à l’égard de toutes les solutions qu’on nous propose. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre l’espoir, mais de comprendre les effets de l’espoir sur l’existence des hommes et son inscription dans le champ de la lutte politique. Pour y arriver, il faut penser contre la pensée, contre la pensée de l’espoir. […]

[p. 18] L’espoir comme idéal est d’abord une promesse, celle d’échapper à un monde corrompu, à une société aliénante ou contraignante. Dans l’espoir, il y a d’abord un constat sur le monde, la société. Un constat qui est un rejet, plus ou moins accentué, de ce qui est. Or, ce refus est précisément à la base de la promesse, de l’engagement à tenir, de l’action. D’emblée, on le voit, l’espoir est lié à ses réalisations puisqu’il engage à un faire. Ce faire est plus qu’une promesse ; il est un engagement que ce qui est ne sera plus. Il puise dans la nécessité du « ce qui est ne sera plus » sa force et sa puissance. L’engagement ( se lier à) se caractérise avant tout par l’action « de mettre ses forces et sa pensée au service d’une cause». Il y a dans l’engagement la certitude du choix de la cause. C’est pourquoi il se présente comme un impératif. […]

[p. 23] Il n’y a pas eu d’autres politiques, depuis trois siècles au moins, que celle de sauver l’homme, d’essayer de le rendre meilleur. L’idée de sa perfectibilité est certainement l’une des plus puissantes qui aient jamais existé pour fonder l’agir, l’action politique. Blanchot résume mieux que personne le danger de l’idée de perfectibilité de l’homme lorsqu’il écrit, dans L’entretien infini, que « l’homme est indestructible, et cela signifie qu’il n’y a pas de limite à la destruction de l’homme ». Il faudra donc interroger cette idée de perfectibilité, voir comment elle s’est imposée comme tâche politique. Il faudra aussi regarder attentivement quel rôle elle joue dans l’impératif qui domine la pensée politique du « il faut faire quelque chose » pour l’homme. Il faudra enfin rendre compte des conséquences désastreuses de cette idée de l’homme. On n’a pas cessé de détruire l’homme pour le rendre meilleur. Cette idée de destruction de l’homme est une conséquence logique de l’énoncé qui domine la politique de l’espoir : « façonner l’homme pour qu’il soit identique à l’Homme ». L’espoir a consisté à détruire l’homme pour en faire un homme conforme à l’idée d’Homme.

La destruction de l’espoir paraîtra excessive, inutile et surtout désespérante à tous ceux qui luttent contre, l’exploitation, la domination, l’asservissement de l’homme. Mais le désespoir, notre désespoir, tient davantage à ces luttes et combats futiles contre l’expérience humaine. Il tient à cet « acquiescement [p. 24] conditionnel », selon le bon mot de Clément Rosset, à l’expérience humaine. Il me semble que toutes ces luttes ne sont en fin de compte qu’une négation de l’existence, des multiples expériences que chacun de nous vit. On ne peut pas simplement approuver certaines expériences et rejeter ou nier les autres au nom d’une illusoire croyance en certaines valeurs, celle en un monde meilleur, plus juste ou équitable. Illusoire, dans la mesure où ce monde n’est qu’un monde possible, hypothétique. Mais, on le sait, ce n’est là qu’une partie de notre désespoir ; après tout, il n’y a rien à dire de ce monde improbable, mais tout à reprocher à ceux qui veulent le faire advenir à n’importe quel prix. Le «à n’importe quel prix» se paie de l’acharnement à nier, à rejeter et à détruire toute expérience humaine qui ne concorde pas avec le monde imaginé, la société parfaite ou l’homme arrivé à sa destinée. Moins on y arrive, plus on s’acharne à vouloir y parvenir. […]

☛ OLIVIER, Lawrence (2004). Contre l’espoir comme tâche politique, éd. Liber, Montréal, pp. 13-24. Read the complete Introduction: PDF. © Liber

Lawrence Olivier is Professor of Political Science at Université du Québec à Montréal. See more on the books he published with Liber. Read a review (in French) of his book Contre l’espoir comme tâche politique by Vincent Paris (Politique et Sociétés, vol. 24, no 2-3, 2005, p. 224-227, PDF).

Front cover for Lawrence Olivier’s essay ‘Contre l’espoir comme tâche politique’ (Liber, 2004)
Front cover for Lawrence Olivier’s essay ‘Contre l’espoir comme tâche politique’ (Liber, 2004)
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