Pour qui est immortel, comme les dieux, nu besoin d’Elpis. Pas d’Elpis non plus pour qui, comme les bêtes, ignore qu’il est mortel. Si l’homme, mortel comme les bêtes, prévoyait comme les dieux tout le futur à l’avance, s’il était tout entier du côté de Prométhée, il n’aurait plus la force de vivre, faute de pouvoir regarder sa propre mort en face. Mais se connaissant mortel sans savoir quand ni comment il mourra, Elpis, prévision, mais prévision aveugle, illusion nécessaire, bien et mal à la fois, Elpis seule permet de vivre cette existence ambigüe, dédoublée, qu’entraîne la fraude prométhéenne quand elle institue le premier repas sacrificiel. Tout désormais à son revers: plus de contact avec les dieux qui ne soit aussi, à travers le sacrifice, consécration d’une infranchissable barrière entre mortels et Immortels, plus de bonheur sans malheur, de naissance sans trépas, d’abondance sans peine ni fatigue, de nourriture sans faim, dépérissement, vieillesse et mortalité, plus de mâle sans femme , de Prométhée sans Épiméthée, , plus d’existence humaine sans la double Elpis, attente ambigüe, crainte et espoir à la fois face à un avenir incertain — Elpis en qui. comme chez la meilleure épouse, «le mal tout au long de la vie vient contrebalancer le bien».
― VERNANT, Jean-Pierre et DETIENNE, Marcel ([1979]2007). La Cuisine de sacrifice en pays grec in Jean-Pierre Vernant. Oeuvres, tome 1, éd. Seuil, coll. Opus, 2007, pp. 972-973
Plusieurs sources classiques traitant de Elpis via Theoi.com.
