
– Image tirée du film In girum imus nocte et consumimur igni (Guy Debord, 1978)
On perdrait son temps à détailler tout ce qu’il y a d’agonisant dans les rapports sociaux existants. On dit que la famille revient, que le couple revient. Mais la famille qui revient n’est pas celle qui s’en est allée. Son retour n’est qu’un approfondissement de la séparation régnante, qu’elle sert à tromper, devenant elle-même par là tromperie. Chacun peut témoigner des doses de tristesse que condensent d’année en année les fêtes de famille, ces sourires laborieux, cet embarras de voir tout le monde simuler en vain, ce sentiment qu’il y a un cadavre posé là, sur la table, et que tout le monde fait comme si de rien n’était. De flirt en divorce, de concubinage en recomposition, chacun ressent l’inanité du triste noyau familial, mais la plupart semble juger qu’il serait plus triste encore d’y renoncer. La famille, ce n’est plus tant l’étouffement de l’emprise maternelle ou le patriarcat des tartes dans la gueule que cet abandon infantile à une dépendance cotonneuse, où tout est connu, ce moment d’insouciance face à un monde dont nul ne plus nier qu’il s’écroule, un monde où “devenir autonome” est un euphémisme pour “avoir trouvé un patron”. On voudrait trouver dans la familiarité biologique l’excuse pour corroder en nous toute détermination un peu brisante, pour nous faire renoncer, sous prétexte qu’on nous a vu grandir, à tout devenir majeur comme à la gravité qu’il y a dans l’enfance. De cette corrosion, il faut se préserver.
– Comité invisible, L’Insurrection qui vient [PDF], éd. La Fabrique, Paris, 2007, pp. 23-25.